top of page

L'ACTU MUSICALE FRANCO-HISPANOPHONE

Kolpe Music Logo

Le règlement de comptes de Jeanne

  • Photo du rédacteur: LP
    LP
  • 8 juil.
  • 4 min de lecture

Sur le dernier single de Jeanne, le white feminism et une industrie musicale dominée par les hommes.



Si vous êtes en possession d’un compte Twitter (aucun milliardaire ne me fera l’appeler X) et que vous n’avez pas passé la dernière semaine dans une grotte au fin fond de la Creuse, vous avez certainement vu passer la polémique autour du dernier single de Jeanne. Sorti le 3 juillet, “Les règles” se veut transgresseur, engagé et féministe. L’ancienne chanteuse de la Star Ac’ nous propose un clip minimaliste aux couleurs menstruelles, tout en nous assommant de paroles poignantes telles que : « C'est vous qui faites les règles, mais nous qui les avons / C'est vous qui tenez les rênes, nous qui le resterons ». Vous me l’inscrivez au prix Nobel de la Paix celle-là.


Une pâle copie ?


Suite à sa publication, Jeanne s’est malheureusement prit une vague de haine sur les réseaux sociaux. Voici ce qu’elle a répondu aux nombreuses critiques reçues : « Encouragez les artistes à utiliser leur art pour mettre en lumière ces dysfonctionnements plutôt que de les inciter à se taire parce qu’il existe déjà ‘trop de chansons féministes’. Il n’y aura jamais trop de chansons féministes au même titre qu’il n’y a jamais eu trop de chansons d’amour. » 


En réalité, le problème des critiques adressées à Jeanne est profondément mysogine. On lui reproche principalement de copier d’autres artistes féminines de la scène pop francophone, telles qu’Helena, Marguerite voire même Angèle. Un reproche qui est intrinsèquement problématique, en ce qu’il vient à réitérer pour la énième fois la logique de comparaison et de mise en compétition systématique des artistes féminines. Diviser pour mieux reigner, CQFD. 


Or, ce qui est dérangeant dans “Les règles”, ce n’est pas sa supposée imitation d’autres artistes pop, mais son alignement avec le white feminism.


L’instrumentalisation du féminisme blanc


Attention : je n’ai rien contre Jeanne. Certes, je ne suis pas du tout friande du style musical qu’elle propose, et je me fiche d’ailleurs complètement qu’elle devienne une pâle copie de ses homologues féminines. Ma critique concerne l’incohérence du message de sa chanson face à la réalité de sa composition. Dans une industrie musicale encore largement dominée par le masculin, Jeanne dit changer les règles écrite par les hommes, tout en chantant des paroles écrites exclusivement avec et par des hommes, en s’affichant dans un clip produit par des hommes et en pronant un message d’un pseudo féminisme lisse, histoire de ne surtout pas déranger. Mais déranger qui ?  Spoiler : les zhommes.


Le problème ici ce n’est pas Jeanne en tant que femme ou en tant qu’artiste, c’est l’instrumentalisation qui est faites de son image au profite d’un féminisme blanc et bourgeois. Autrement dit, d’un féminisme “acceptable”, qui ne dépasse pas trop, qui reste à sa place et n’empiète pas sur le masculin. Pour rappel, le concept de white feminism naît dans les années 1970-80 aux États-Unis et désigne un féminisme qui met principalement en avant les expériences des femmes blanches et néglige les discriminations liées à la race, à la classe ou à d’autres rapports de domination.


Une mauvaise lecture


Je peux concevoir son désir d’opter pour un symbole commun, un sujet unificateur qui concerne toutes les femmes et personnes menstruées. Il est malheureusement très mal amené, ce qui en dénature tout à fait le propos. Oui, on a tous·tes nos règles (j’inclus les personnes transexuelles et non-binaires, chose que Jeanne a malencontreusement ommit de faire), et donc ? Quelle lecture Jeanne nous propose-t-elle pour nous rassembler autour de ce sujet ? Parce qu’à part dire que nous (comprendre : les personnes menstruées) changeons les règles, restons des reines, prenons des cachets contre la douleur et que si les hommes étaient eux aussi menstrués, nous aurions cinq jours de congés par mois, Jeanne ne nous propose pas grand chose de plus que cette analyse de surface.


Elle part du constat d’une réalité unilatérale qui concerne la moitié de la population mondiale, et critique l’inégalité de traitement et l’invisibilisation qui en est faites ; jusqu’ici tout va bien. Puis nous propose la solution ultime, celle qui effacera à tout jamais les inégalités de genre et les crampes menstruelles : « C'est plus la peine de nous comprendre / Faudra des siècles pour vous apprendre / (...) Et si un jour nos têtes flanchent / Prenez des notes et nous des vacances ».


Et dire que les suffragettes posaient des bombes, se faisaient torturer et gaver de force en prison, alors qu’il aurait suffit qu’elles prennent des vacances. Jeanne présidente.


Réécrire réellement les règles


Mon but n’est pas de descendre gratuitement Jeanne ni ses oeuvres, je pense que les Twittos en ont déjà bien assez fait comme ça. Il s’agit ici d’interroger la forme et le fond. Je critiquais plus haut la mauvaise lecture que Jeanne faisait du sujet qu’elle traite, mais ai-je seulement une meilleure solution à proposer ? 


À l’avenir, peut-être serait-il plus judicieux de réfléchir au but de sa critique, sans en oublier l’inclusivité, tout en veillant à être le plus cohérente possible tant dans l’écriture de ses paroles que dans la composition de ses chansons. Pour reprendre les dires de Jeanne, si ce sont les hommes qui écrivent les règles et les femmes qui les changent, elle devrait commencer par inclure plus de femmes dans la production artistique de ses projets. « Prenez des notes » et moi des vacances.



 
 
 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page